LE JOURNAL DU DROIT DES JEUNES

L'éditorial de Caroline De Man dans le JDJ N°351

Appel contenu !

Il est particulièrement marquant que dans cette effervescence d’actions contre la radicalisation des jeunes, le contenu des outils proposés n’est pas questionné ! À quand des débats sur les conditions qui doivent entourer une «déradicalisation» ? Invariablement, il est davantage question de «qui» et non de «quoi, comment». C’est-à-dire qu’à défaut d’efforts politiques consistants et éclairés (notamment par l’expertise du milieu associatif et académique) pour la mise en place d’une prévention adéquate, l’attention politique et médiatique est dirigée sur des individus, en l’occurrence «les jeunes éventuels candidats au djihad».

«Ce sont principalement les jeunes dans notre société qui sont vulnérables à ces phénomènes [de polarisation et de radicalisation violentes]. Ils sont en général plus faciles à influencer, recherchent souvent leur propre identité ou se sentent frustrés et ont recours de manière impulsive à la violence» (1).

Ainsi donc, recherche d’identité, frustration, impulsivité et violence se retrouvent imbriqués dans le «Plan de prévention contre le radicalisme à l’école» de la ministre de l’éducation, de la culture et de l’enfance. Ce type de propos simplistes tend à représenter la jeunesse comme un état pathologique et à rendre moins visibles les paramètres sociaux, économiques et politiques qui participent des difficultés que rencontrent les jeunes dans nos sociétés.

Tant qu’il sera question de «plans contre» des groupes d’individus indéterminés, les actions publiques s’exposent à un échec prévisible, voire renforcent les phénomènes qu’elles visent. En effet, il est vain de miser sur un profil-type du «jeune radicalisé». Ceux repérés comme tels présentent des caractéristiques socioéconomiques, scolaires, philosophiques diversifiées. Ce sont le sentiment d’injustice et le besoin de reconnaissance les dénominateurs communs à considérer en priorité. À cet égard, nous soulignons la recommandation du DGDE : «Il est donc primordial d’éviter de prendre, au niveau politique, des décisions qui pourraient renforcer le sentiment d’injustice vécu par les jeunes (cf. propositions au cours des mois : plus d’allocations familiales, sanctions pénales, enfermement au retour, etc.)» (2).

Il est essentiel de considérer chaque jeune comme un individu doté de compétences et dont les choix sont guidés par son interprétation des sources de valorisation accessibles dans son environnement (3). Il est également essentiel que la préoccupation légitime d’agir contre la radicalisation de certains jeunes se fasse dans le respect de leurs droits. Il faut également rappeler qu’on ne peut dissocier le phénomène de radicalisation d’une confi guration politique, sociale et historique particulière dans les temps et lieux où ils sont observés (4). Dans cette perspective, qu’est-il proposé en termes de lutte «pour» les jeunes? La plupart des structures porteuses de projets à destination des jeunes et mobilisant leurs talents dans une perspective critique et réfl exive souff rent de moyens financiers dérisoires.

Dans quelles mesures l’État, partie intégrante de cette «société ouverte», dont parle la ministre de l’éducation, se remettra-t-il en question à l’instar de ce qui est exigé des jeunes et de leurs parents ?

Caroline De Man

(1) www.joellemilquet.be/2015/01/7086/
(2) Rapport annuel du Délégué Général aux droits de l’Enfant, 2014-2015, p. 49.
(3) Serge GARCET, «Comment mieux comprendre la radicalisation adolescente ? », Le 15 jour du mois, mensuel de l’Université de Liège, n° 248, novembre 2015.
(4) Helen DEXTER et Emmanuel-Pierre GUITTET. (2014) Teaching (Something About) Terrorism: Ethical and Methodological Problems, Pedagogical Suggestions. International Studies Perspectives, doi: 10.1111/j.1528-3585.2012.00507.x